Les Nazes
Les cigales ont un cycle de vie fascinant. Les insectes que l'on entend chantonner tout l'été - pendant que la fourmi travaille, évidemment - sont en fait des vieillards dans les dernières semaines de leur existence.
Les cigales passent l'essentiel de leur vie sous terre, sous forme de larves, et ne deviennent adultes qu'à la toute fin. Une sorte de chant du cygne, littéralement. Certaines espèces passent ainsi deux ou trois ans sous terre, alors que d'autres peuvent demeurer plus d'une dizaine d'années dans l'obscurité avant de revenir à la lumière.
Exactement comme les nazis.
Avec une régularité qui rappelle presque le cycle de vie des cigales, l'attrait pour le fascisme semble refaire surface périodiquement, tous les dix ou quinze ans.
C'est donc la première fois que je vois ce cycle quasi naturel se répéter depuis que je m'intéresse de près à la politique et aux mouvements sociaux.
Comprenons-nous: le phénomène demeure marginal. Il concerne surtout des groupuscules ou des individus isolés. Mais le simple fait de s'afficher publiquement en soutien - même de façon cryptée - à une idéologie associée à l'extermination de millions de personnes, notamment en raison de leur appartenance ethnique, demeure assez particulier, pour employer un euphémisme.
Il y a une quinzaine d'années, l'intérêt pour le fascisme que j'observais était surtout lié à l'attrait plus général vers les idées ultra-nationalistes. Autrement dit, les extrémistes trouvaient toujours plus extrême qu'eux à leur droite, et ainsi de suite jusqu'au Troisième Reich.
Aujourd'hui, alors que l'extrême-droite dans plusieurs pays (sauf quelques exceptions comme le Canada), a complété un processus de normalisation, plusieurs nouveaux fascistes expriment leur désaccord face aux partis historiques, évidemment parce que jugés trop mous.
Il est normal, dans une démocratie, qu'un grand éventail d'idées coexiste, et cette réalité sous-entend des idées extrémistes, tant à gauche et à droite. Le fascisme, dans toutes ses formes, a quand même comme particularité d'avoir, alors que ces anciens partis politiques étaient au pouvoir, planifié ou collaboré à l'extermination en masse de groupes de personnes.
Mais revenons à nos drôles de cigales.
Une particularité de ce nouveau cycle d'intérêt pour ces idées d'outre-tombe, comparativement à ce que j'observais il y a une quinzaine d'années, est le rôle des réseaux sociaux.
Ceux-ci sont devenus, dans une certaine mesure - et pas seulement pour les crinqués d'extrême droite - davantage des espaces de création que de simples plateformes de communication.
Le contenu devient donc divertissant, parfois humoristique et toujours crypté. On dira par exemple vouloir s'inspirer d'un tel personnage historique. Une petite recherche permettra de comprendre que ledit personnage s'est illustré en son temps dans la lutte contre certaines minorités. On utilisera aussi des codes compris par quelques initiés. Bien loin de la caricature du néo-nazi au crâne rasé et au bras en l'air. Aujourd'hui, le fascisme espagnol et italien inspire tout autant.
Surtout, le discours utilise comme porte d'entrée des idées politiques très marginales, mais plus acceptables, comme le monarchisme.
Ces groupes et ces individus semblent ainsi avoir développé un vocabulaire suffisamment codé pour se faufiler entre les mailles des règles encadrant les discours haineux sur les réseaux sociaux.
C'est donc à chacun de se méfier de ce chant funèbre et de garder son épiderme sensible pour éviter de se laisser séduire par une rhétorique qui a convaincu et tué des millions de personnes au siècle dernier.