Comme plusieurs « bazouteux » à Shipshaw, j'ai un tracteur de ferme avec «souffleur» qui sert surtout l'hiver pour le déblayage de 3 cours grand format. C'est un «International» 4 cylindres, diésel, 1968. C'est un bon petit cheval comme aurait dit mon père. Évidemment il faut être un peu masochiste pour maintenir en forme mécanique-ment ces engins d'une autre épo-que. Curieusement les bris surviennent surtout quand il fait très froid ou pen-dant une grosse bordée de neige ou les deux en même temps. C'est alors une course contre la montre pour dénicher la pièce de remplacement à cause de sa rareté et un défi aux doigts pour en faire l'installation dehors ou dans un garage non chauffé. Malgré tout, on est vite envahi par un sentiment de fierté quand on réussit à se réparer et on se dit que c'est le prix à payer pour être autonome.
Raymond-Marie Gagné fait partie de la confrérie des « vieux tracteurs » et il a appris sa mécanique sur le tas, de neige, la plupart du temps. L'hiver dernier, à pied d'œuvre après une des rares tempêtes de neige, voilà qu'il se rend compte que sa « clutch » (embrayage) glisse. À part un moteur qui rend l'âme, c'est un des pires problèmes à résoudre à cause de l'endroit où elle se trouve. Il faut littéralement séparer le tracteur en deux pour avoir accès à l'embrayage. Ce n'est pas tant le coût de remplacement qui cause problème comme la quantité de systèmes qu'il faut enlever ou débrancher pour parvenir à l'objet litigieux. Après le calvaire des écrous rouillés, des tuyaux qui cassent, des clés qui se brisent sous l'effort, des écorchures et engelures aux doigts, Raymond-Marie pose une «clutch» neuve et commence à rhabiller le tracteur. Il faut être extrêmement minutieux pour ne pas se mêler. La plus petite erreur et c'est la catastrophe. Heureusement pour notre mécano, il n'y a pas de morceaux de trop à la fin. Le sourire aux lèvres il enfourche la «bête », lance le moteur et tente d'embrayer. Il n'y parvient malheureusement pas. Tout est bloqué. Désarçonné par cette cruelle évidence que quelque chose cloche, il doit se résoudre à tout recommencer. Bien que très longue et fastidieuse (on parle de journée), la seconde fois s'avère un peu plus rapide, car notre apprenti sait mieux où il va. Parvenu enfin à l'embrayage, un coup d'œil lui suffit pour constater qu'il l'a posé à l'envers. C'est la façon plus douloureuse d'apprendre, mais on le sait habituellement pour très longtemps. Donc c'est reparti pour la remise en place qui se fait en un temps record. Presque jubilatoire mais en tout cas sûr de lui, Raymond fait le test de l'embrayage, mais encore là rien ne fonctionne. Après un court moment de désespoir, voilà que son cerveau embraye pour résoudre ce mystère. Comme la « clutch » n'a que 2 côtés, le problème vient d'ailleurs. Il refait le processus mentalement pour aboutir aux tuyaux hydrauliques. Peut-être les a-t-il intervertis? Une demi-heure plus tard le travail était finalisé. 3ième essai. Ça fonctionne. Aussi-tôt notre ami actionne le «souffleur» et se lance à l'assaut de la «falaise» qui en-combrait l'entrée. Malheureusement c'est un retour à la case départ : la «clutch» G-L-I-S-S-E encore. Réputé infiniment patient, Raymond-Marie dut revoir à la baisse cette évaluation un peu surfaite. Il était au bord de la crise de nerfs. Après une mini-dépression de 2 heures, une idée saugrenue l'envahit soudain : l'ajustement de la pédale d'embrayage. Eureka! Il s'agissait bien de la clé de l'énigme : un bricolage d'à peine 5 minutes. Tout ce parcours du combattant pour avoir imaginé le pire. Raymond-Marie songe sérieusement à prendre non pas des cours de mécanique, mais bien un cours de diagnostic mécanique pour machinerie antérieure à 1969. Ce cours, unique au monde, se donne uniquement au Mexique.
Bonne chance.